Les vampires : héros de la bit-lit

L’abondance de livres mettant en scène des vampires nous conduit à nous interroger sur cet engouement. Comment le vampire, présent dans les légendes de tout pays, élément incontournable des romans noirs fantastiques du XIXème, a t-il pu devenir le bel héros romantique ou le fascinant « différent » du genre bit-lit  ?


Le vampire dans la mythologie et les légendes : un héros terrifiant

Ne croyez surtout pas que les histoires de vampires soient une innovation du XXIème siècle, propre aux pays occidentaux. En fait, ces créatures assoiffées de sang, appelées également morts-vivants existaient déjà dans l’Antiquité. Les Mésopotamiens, 3000 ans avant JC, sont les premiers à les mentionner : Ekkimu, mort sans sépulture, hante l’Assyrie alors que Lilith, l’esprit ailé de la vengeance, ôte, d’un baiser, la vie aux hommes. En Egypte, Sekhmet, la déesse de la guerre, s’enivrait de sang humain et souhaitait l’anéantissement de l’humanité. Plus tard, au Vème siècle, en Irlande, la légende d’Abhartach raconte l’histoire d’un roi, mort-vivant, grand buveur du sang frais de ses sujets. Il ne faut pas, non plus, oublier les « goules » des déserts d’Arabie, Kali, la déesse hindoue de la destruction, La Manananggal asiatique, une femme vraiment diabolique, les Jiangshi chinois, le Lobishomen brésilien…

Plus tard, au XVIème siècle en Europe Centrale,  la vie de la comtesse Bathory, aristocrate hongroise, remet à la une l’existence d’êtres assoiffés de sang. Cette femme, présentée comme belle et orgueilleuse, est accusée d’avoir torturé puis assassiné plus de 80 jeunes filles. La légende raconte que non seulement elle buvait le sang de ses victimes mais qu’elle en prenait également des bains.

Au XVIIème,  la mort et l’autopsie des corps des Serbes Pierre Plogojowitz et Arnold Pole donnent lieu à des rapports officiels commandés par le gouvernement autrichien. Faits divers montés en épingle ou faits réels ? Il est bon de lire Voltaire, le philosophe des Lumières, qui, dans son Dictionnaire philosophique consacre tout un chapitre aux vampires :

http://www.voltaire-integral.com/Html/20/vampires.htm

Le vampire dans les romans noirs du XIXème : un héros fantastique

Mais si les histoires « vraies » restent localisées à certaines régions, le vampire, à partir du début du XIXème, devient un élément important de la littérature fantastique, à tel point que la ‘gothic litterature’ le rend incontournable.

Le premier véritable roman de vampire est Le Vampyre de Lord Ruthven en 1819. Puis en 1872, Sheridan Le  Fanu met en scène une femme-vampire dans Carmilla. Et enfin, Dracula de Bram Stoker en 1897  suscite un véritable engouement cinématographique au début du XXème siècle.

Ces ouvrages cherchent avant tout à faire peur. Le lecteur est un amateur de sensations fortes. Le côté fantastique du récit, exprimé à travers l’irrationnel, l’inconnu, l’inexplicable, est là pour accentuer l’angoisse. Ainsi, si les lieux sont soigneusement décrits, ils restent cependant indéfinissables : les ruines sont vues dans l’obscurité, les rues sous la brume, les chambres faiblement éclairées… Les personnages, ordinaires au premier abord, possèdent des personnalités complexes : un médecin travaillant dans un asile de fou, un aristocrate adepte des bas-fonds, une jeune fille solitaire et maladive… Et enfin les intrigues tournent autour de  la double facette de la personnalité humaine, cette lutte interne entre le Bien et le Mal, affrontement auquel tout être humain raisonnable est soumis.

Ce sont donc des romans noirs dans lesquels le vampire et sa victime sont liés par un pacte infernal. Ainsi dans Carmilla, la victime est incapable de résister aux charmes déployés par celle qui lui enlève la vie en pompant ses forces vitales. Ce court roman, d’une modernité étonnante, envoûte le lecteur de la première à la dernière ligne par son érotisme sous-jacent. Dracula est, lui, l’image même du roman fantastique terrifiant. L’atmosphère est oppressante, la tension croît au fil des pages, emmenant le lecteur dans une spirale dont il est difficile de s’extraire avant le coup final fatal porté au vampire destructeur. Les descriptions précises permettent de visualiser les lieux, de s’imprégner des atmosphères, alors que les personnages, réalistes et ordinaires, mettent en situation le lecteur lui-même : il est au cœur même des faits dont les composantes irrationnelles perturbent et terrifient.

Mais pourquoi cette attraction pour un personnage si sombre ? Son physique est l’expression de la peur des hommes face à la mort et ses pouvoirs, le reflet des désirs humains les plus profonds : l’immortalité, les métamorphoses, un rapport différent au temps et à l’espace, et des rapports humains faits d’attraction et de séduction.

Le regard de braise, la peau blafarde, les cheveux noirs, les dents acérés et les ongles pointus : il fait peur, fascine et attire irrémédiablement, telle la faucheuse du temps jadis. Ces dons lui donnent un pouvoir surhumain : noctambule, il voit et vit de nuit ; il peut se métamorphoser en loup ou en chauve-souris ; il possède un odorat exacerbé ; il est le maître des éléments, se déplace avec la souplesse d’un animal ; son don d’hypnotiseur est indéniable. Pour accentuer son caractère diabolique, on prête au vampire la crainte de tout objet religieux : la croix, l’eau bénite.

 

Le vampire depuis 1970 : un héros romantique

Les chroniques d’un vampire d’Ann Rice, auteur de romans noirs pour adultes, modifient considérablement la perception de la personnalité des vampires. Dans Interview d’un vampire (tome 1 de la série), on découvre un mort-vivant torturé, qui doute, hésite, s’interroge. Louis est terriblement humain et souffre comme le commun des mortels. Pourtant, le roman reste terrifiant : la Nouvelle Orléans est un lieu dangereux, riche en recoins obscurs, en personnages étranges aux rapports faits de haine, de séduction, d’attraction irrésistible. Puis,  Stéphanie Meyer, avec la tétralogie Twilight, entraîne son héros dans un roman fantastique sans connotation terrifiante mais qui lui permet d’aborder des thèmes propres à l’adolescence : le lycée, les amis, les flirts. Le héros noir et ténébreux est devenu un beau blond au teint d’albâtre, qui vit au milieu des hommes et ne craint pas de les côtoyer au quotidien. Edward incarne le vampire bon, moralement parfait, parfaitement éduqué : Stéphanie Meyer l’a « aseptisé », c’est un héros « politiquement correct » (Propos tenus par Jean Marigny* au Figaro le 09-02-09) En fait, il souffre de son statut d’immortel, qui résulte d’un pacte avec le diable et il ne veut pas causer la perte d’une nouvelle âme. Le risque d’une telle métamorphose est de tomber dans un style à ‘ l’eau de rose ‘. Car les romans noirs excellaient dans les descriptions de lieux et d’atmosphères, et ils mettaient en scène des personnages déroutés et terrifiés par l’irrationalité des évènements auxquels ils se trouvaient confrontés alors que bon nombre de romans actuels, en humanisant la composante irrationnelle qu’était le vampire, annihilent une composante majeure du fantastique d’horreur et laisse la place belle à la composante érotique. Ces romans, inscrits dans un nouveau genre intitulé  bit-lit sont plus des objets de consommation (le livre donne souvent lieu à une adaptation cinématographique, à des blogs multiples, des fan-club avec les T-shirt…) que de véritables oeuvres littéraires. Cependant, certains ouvrages méritent d’être remarqués… au lecteur de faire le bon choix !

* Professeur de littérature anglaise et américaine à l’Université de Grenoble III et auteur de Vampire dans la littérature du XXème.

La face sombre du héros romantique : un héros satanique

Et parallèlement à l’évolution vers le roman rose, il existe une évolution vers le roman satanique : les valeurs sont inversées et l’esprit humain malmené. La lecture de tels romans, avec l’attrait irrésistible qu’exerce le vampire-héros, aspire le lecteur qui peine  s’extraire de sa lecture pour redonner au Bien et au Mal les places qui sont les leurs.  C’est une remise en cause des valeurs de la vie humaine, des lois naturelles qui la régissent et des lois établies par l’homme pour vivre en société.

Nous avons vu au cours de ce dossier que le héros vampire s’inscrit au cœur d’une littérature de qualité, pouvant être lue par des lycéens : Poe, Dumas, Lautréamont, Baudelaire, Féval, Maupassant se sont pris au jeu. Pourtant, depuis que le vampire n’est plus le héros de romans noirs, mais un héros irrésistiblement attractif, la qualité des ouvrages a évolué, tout comme le public, le plus souvent féminin, jeune et romantique.

Pour ceux qui veulent retrouver la composante roman noir, on constate l’apparition, depuis quelques mois de morts-vivants de type zombies… un nouveau genre ?

Et pour ceux qui se posent des questions sur le statut de vampire : ses avantages, ses inconvénients, la lecture de ce roman est INDISPENSABLE !



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Un commentaire pour Les vampires : héros de la bit-lit

  1. Flore- P. dit :

    Merci pour cette analyse complète et détaillée que vous nous présentez. C’est vrai qu’il est difficile aujourd’hui de s’y retrouver dans la prolifération de romans « bit-lit ». Je pense que cet article permettra à ceux qui s’y perdraient de trouver quelques repères. Peut être que cela rassurera aussi quelques parents effarés par les lectures de leurs ados?

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